De la médecine traditionnelle africaine à la médecine africaine.  

          Bien que l’usage soit déjà institutionnalisé, je suis toujours réticent à l’idée d’employer le qualificatif « traditionnel » pour désigner la médecine africaine par opposition à la médecine occidentale qualifiée de « conventionnelle ». Pourquoi acceptons-nous des qualificatifs aussi discriminantes et manichéennes qui désignent des systèmes de santé appartenant à des cultures différentes ? En considérant la médecine africaine de « traditionnelle », nous la plaçons implicitement dans un rapport hiérarchique vis à vis de celle occidentale encore appelée médecine moderne. Et partant, on pourrait parler de néocolonialisme linguistique. En effet, le mot occupe une très grande place dans la construction de l’imaginaire et de l’identité d’un individu. Si nous acceptons toujours le paradigme statique de « traditionnel », il y a de faibles chances que nous puissions évoluer car c’est la pensée qui conditionne l’action, l’agir.

Je me suis donc appesanti sur les facteurs justifiant ce positionnement dichotomique entre la médecine « traditionnelle » africaine et la médecine « moderne » européenne. Je propose donc ainsi 5 des challenges à relever pour passer d’une médecine traditionnelle africaine à une médecine africaine.

1- L’absence de politiques définissant et reconnaissant la place de la médecine traditionnelle.

Médicament traditionnel_Afropolitanis
Vente de produit traditionnel aux vertus « miraculeuses » © urbanfm-fm

S’il est vrai que l’argent est le nerf de la guerre, alors le politique l’est davantage car c’est l’instance de décision qui entraîne les actions. Or, les pays africains, pour la plupart (25 sur 191 états membres de l’OMS) n’ont pas de politique qui fournit une « base solide pour définir le rôle de la médecine traditionnelle dans le cadre d’un système national de santé, en s’assurant que tous les mécanismes réglementaires et juridiques nécessaires soient crées pour encourager et maintenir une bonne pratique, que l’accès soit équitable et que l’authenticité, l’innocuité et l’efficacité des thérapies soient garanties » (OMS, 2002). Au Cameroun et en Afrique, des initiatives émergent sporadiquement pour la promotion et l’institutionnalisation de ce corps de métier.
La volonté politique est donc la base car sans elle le reste suivra difficilement. Tel est le cas par exemple de la représentation de la science chez les africains.

2- La « faible » scientificité de la médecine traditionnelle africaine.

      Comme je le déclarais précédemment, notre conception de la science et de l’épistémologie a été biaisée à la base et cela se vérifie dans la médecine traditionnelle. Lors d’une discussion avec le Dr. Pierre Célestin Mboua, enseignant de psychologie à l’Université de Dschang, qui m’expliquait l’idée selon laquelle la représentation de la science dans les mentalités africaines était « erronée ». Nous préférons la pratique à la théorie, car nous estimons toujours que la « théorisation » est champ qui ne nous concerne point. Que cela devrait davantage préoccuper la société occidentale. Il n’est pas rare de voir des enseignants recommander à leur élèves :

« Il ne faut pas te casser la tête pour comprendre les formules là, ce sont les problèmes du blanc, tout ce que tu dois faire c’est de les appliquer et cela me va »

       Cela est visible aussi dans la médecine traditionnelle où seuls quelques initiés maitrisent la science et l’art nécessaires pour la préparation des décoctions thérapeutiques. Mais refusent obstinément d’en livrer le secret ou la recette. En Afrique, les savoirs médicinaux se transmettent de manière générationnelle et par l’oralité de père en fils. C’est d’ailleurs pourquoi Hampaté Bâ comparait un vieillard qui mourait à une bibliothèque qui brûle. Et cette assertion demeure fatalement toujours d’actualité.

Pourquoi fatalement? Parce que d’après moi, nous avons traversé l’ère du repli identitaire ou communautaire avec l’intensification des flux de la mondialisation. Nous vivons une ère dite mondialisée caractérisée par un intérêt accrue pour l‘économie des savoirs et de la connaissance. Aujourd’hui ce ne sont plus armes qui gouvernent mais les idées. Or l’Afrique, en terme de production scientifique est à la traîne. Concernant les compositions des médicaments traditionnels, ils refusent parfois à les transmettre par crainte de perdre le monopole « commercial ». Oui! Contrairement à leurs prédécesseurs pour qui la santé était avant tout un « ART », les médecins traditionnels contemporains la considèrent davantage comme un « MARCHE » où ils marchandent leur produit aux populations. A défaut de pouvoir imposer des brevets, ils se claquemurent dans un silence herméneutique mais éloquent !

La plupart des consommateurs de produits de la pharmacopée traditionnelle ne maîtrisent que les fonctions de ces médicaments et en ignorent complètement les soubassements. Or dans une démarche épistémologique, il est toujours important de comprendre les fondations, le fonctionnement et les fonctions des phénomènes or ces éléments sont jalousement conservés par les Anciens qui ne les enseignent que selon leur bon vouloir. C’est le cas pour le maître peul Dadi Diallo qui initiera une française et conduira à la création de l’Hopital Traditionnel de Keur Massar, à 25 Km de Dakar.

3- L’absence d’une méthodologie d’évaluation uniforme des produits de la médecine traditionnelle. 

Afropolitanis_Christian Elongue
Ecorces et plantes: matières premières du Guérisseur. (adiac.org)

   L’efficacité clinique des médicaments à base de plantes a été démontrée de façon probante et est maintenant reconnue dans le monde entier. C’est le cas avec l’Artemisia annua qui permet de traiter le paludisme ou le Roi des herbes qui intervient dans la composition de plusieurs potions médicinales. Mais les usagers savent-ils seulement la dose exacte à employer ? Connais-tu la quantité nécessaire pour avoir de l’effet ? En effet s’il est vrai qu’aucune plante n’a qu’une seule vertu thérapeutique, il est aussi évident qu’un médicament peut devenir un poison en fonction des conditions de préparation et de la posologie. On débouche donc régulièrement sur des cas de complications : intoxication, empoisonnement… qui peuvent déboucher sur la mort.

D’où le problème de la qualité, de l’innocuité et de l’efficacité de ces produits. Et partant la nécessité d’une mise en place de systèmes nationaux de surveillance et d’évaluation car les pratiques de médecine traditionnelle en Afrique sont fortement rattachée aux cultures et systèmes de croyance différents. Il faut donc qu’il y’ait également le développement de « normes, méthodes, nationales ou internationales, pour les évaluer ». Cette difficulté à évaluer l’efficacité et la qualité les médicaments traditionnels rend difficile l’identification des thérapies les plus sûres appelées à être promues. Ce déficit de norme d’évaluation est par ailleurs lié à:

« l’oralité des enseignements prodigué par les anciens, marqué en outre par un caractère ésotérique particulier, et constituant un obstacle important à la diffusion des connaissances, à leur harmonisation, à leur confrontation et donc à leur perfectionnement. C’est la raison pour laquelle on se trouve en présence non pas d’une, mais de plusieurs pharmacopées africaines. (Colloque du CAMES sur la Pharmacopée et la Médecine Africaine Traditionnelle, Lomé, nov 1974, p. 2)

4- Les produits de la médecine traditionnels sont-ils vraiment abordables ? 

         L’être humain a toujours été enclin à fournir le moindre effort ou à dépenser peu pour avoir un service. Chez nous on dit souvent que « le moins cher est cher ». L’un des facteurs de réussite de la médecine traditionnelle est le coût qualifié d’abordable. Mais nous ignorons que la santé c’est la vie et par conséquent n’a pas de prix. Ces statistiques de l’OMS (2010) sont suffisamment éloquentes :

                Les statistiques démontrent de manière écrasante que ce sont les pays les plus pauvres du monde qui ont le plus besoin de traitements peu onéreux et efficaces pour les maladies transmissibles. Des 10,5 millions d’enfants décédés en 1999, 99% venaient de pays en voie de développement. Plus de 50% des décès d’enfants dans les pays en voie de développement sont dus à tout juste cinq maladies infectieuses. De même, 99% des deux millions de décès causés par la tuberculose chaque année ont lieu dans les pays en voie de développement et 90% des 30 millions de cas actuels de VIH/SIDA se trouvent en Afrique subsaharienne.

     Je suis certain que tu as déjà perdu ou du moins,  été témoin de la perte d’un être cher suite aux complications de la prise de médicaments traditionnels.

        S’il est donc vrai que l’accès à la médecine traditionnelle doit être accru, il faudrait penser à la protection des matières premières. D’une part, la protection des ressources naturelles qui tendent à s’épuiser avec la déforestation en ville et d’autre par la protection intellectuelle et la question des droits de brevet.

5- Une insuffisante éducation et formation au rôle de la médecine traditionnelle. 

      A ce niveau, il faut s’assurer que « les connaissances, les qualifications, et la formation des prestataires soient adéquates ». En effet, l’on retrouve beaucoup trop d’imposteur et de « brebis galeuses » dans ce corps de métier. Ils décrédibilisent et détruisent les efforts réalisés par les professionnels tradipraticiens. En effet, il suffit qu’un imposteur compose un mauvaise potion pour que cela impacte la vision que l’on a de cette discipline. Les règlementations au niveau des pays africains doivent donc être strictes et bien définies et l’on devrait prévoir des sanctions pénales pour les potentiels usurpateurs.

     S’agissant de la formation, nous devons amener les tradipraticiens et les allopathes (médecine occidentale) à comprendre la nécessité d’une coopération et collaboration dans la prise en charge des patients. Il faudrait aussi intensifier la recherche-développement sur les pratiques de la médecine traditionnelle, comme c’est d’ailleurs le cas avec l’ONG Prometra.

    Voilà ainsi présentés, quelques uns des défis qui, d’après moi pourraient nous faire passer d’une « médecine traditionnelle africaine à une médecine africaine ». Pour prétendre au caractère de science, notre médecine doit être davantage théorisée, les ingrédients actifs des plantes qui sont responsable de la guérison doivent être clairement identifiés et étudiés pour en faciliter la reproductibilité. Oui ! N’ayons pas de crainte, la reproductibilité de nos savoirs ne retirera rien à son originalité mais c’est un prerequis pour rendre la médecine traditionnelle africaine, universelle et « moderne ».

       Par Christian ELONGUE NGNAOUSSI

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Christian ELONGUE

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